Déménagement du territoire et identité bretonne

Publié dans Ils construisent la Bretagne

La Bretagne se distingue en France par un polycentrisme qui est un élément de sa singularité. Ici, la région n’est pas régie par une seule métropole imposant sa tutelle. La Bretagne est un tissu bigarré de villes de toutes tailles et on y observe un « continuum incessant » s’égrenant de groupements élémentaires aux plus grandes cités (Brest, Rennes, Nantes).

Or, à l’instar de Paris, la France ne cesse de faire l’apologie des « capitales » censées être les « locomotives » du développement économique. De fait, on multiplie la fermeture de services jugés « sans valeur ». Deux tiers des maternités françaises ont été rayées de la carte en 40 ans. Aujourd’hui, de multiples services publics ou hôpitaux comme celui de Douarnenez sont menacés. On est obnubilé par le financement des « grands » projets (gares TGV, aéroports etc.) essentiellement utiles aux riches habitants des centres. On détruit concrètement « l’indispensable économie de la proximité » vantée par ailleurs. On accroît sur le terrain les « fameuses fractures territoriales » … pourtant vilipendées dans le discours voisin. Dans son ensemble, la Bretagne ne peut accepter ces visions qui laissent environ les deux tiers des Bretons sur la touche. En effet, si on cumule en Bretagne les habitants peuplant véritablement les « métropoles », on atteint péniblement le million d’habitant, soit moins de 20 % de la population. Et encore, malgré les politiques de mixité sociale engagées, nombre d’entre eux logent en périphérie et sont concernés par des phénomènes décisifs d’exclusion prouvés par différents chercheurs (C. Guilluy dans « l’Atlas des fractures sociales » ou « la France périphérique »). Les derniers recensements montrent une croissance toujours à l’est (Rennes, Nantes…) essentiellement dans les lointaines couronnes urbaines. A l’inverse, la Basse Bretagne est plus fragile et les petites villes souffrent. Or, on constate statistiquement que les inégalités sociales et germes d’exclusion sont d’autant plus forts que la ville est étendue. Les choix de concentration « raisonnée » et de « densification » à l’aide de collectifs s’inscrivent de plus en plus à l’encontre de populations qui aimeraient avoir accès à un foncier raisonnable et à l’habitat individuel (on compte 18 % de plus de propriétaires en Bretagne qu’en France). C’est donc toute la vision de l’aménagement et de l’urbanisme qui est à revoir. L’ensemble de la Bretagne et notre région peut s’inscrire en faux à ce schéma univoque censé engendré « la prospérité », même si la machine indivisible impose sa solution et que quelques édiles des « grandes » métropoles bretonnes applaudissent des deux mains.

La Bretagne ne peut pas être transformée en un « Toulouse et le désert toulousain ». Et si on demandait à l’ensemble de l’opinion ce qu’elle en pense ? Et si un véritable pouvoir régional permettait un autre projet ? Un véritable « plan breton B5 » permettrait de sonder l’opinion, d’avoir son avis et de voir où se situent les aspirations citoyennes. Ces dernières dissocieraient certainement les logiques qualitatives de ces seules logiques de chiffre (atteindre une « taille critique », « avoir plus d’habitants ») qui marginalisent le plus grand nombre. Ce n’est pas parce que des villes comptent des centaines de milliers d’habitants ou plusieurs millions d’habitants que les gens y sont plus heureux. Contrairement aux idées reçues, la course à la taille est aussi pernicieuse (encombrement, congestion, pics de pollution, essor des prix immobiliers) et l’essor d’Internet suscite l’actuelle fragilisation d’emplois tertiaires bas de gamme essentiellement localisés dans les villes (commerces notamment). Un pouvoir breton fort permettrait d’agir différemment pour valoriser cette singularité urbaine. Des régions dotées d’un réel pouvoir (le Pays de Galles) réfléchissent différemment et portent une vision partagée. Cette démocratie est possible. En Suisse, 6 ans de débats ont mené à des décisions collectives présentées en 2011 par la conseillère fédérale Doris Leuthard. Le lien mérite d’être consulté [1]. Il démontre que la course à la « grande métropole » n’est pas un choix unique et qu’il est possible d’avancer différemment. La solidarité régionale bretonne doit l’emporter avec un tissu de villes grandes, moyennes et petites complémentaires et non opposées. L’enjeu est fondamental pour limiter les inégalités sociales, les rivalités interurbaines, favoriser la proximité, permettre le vivre ensemble. Il exige la présence d’un pouvoir régional renforcé pour contrer une vision parisienne monolithique, une forme de pacte spatial pour un projet breton partagé.

[1] http://www.dievolkswirtschaft.ch/fr/editions/201304/pdf/Gilgen_53_57.pdf

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