Devenir « Bretons » pour rester Alsaciens

Publié dans Ils construisent la Bretagne, Nos voisins

Le déni des identités régionales par le dernier charcutage régional suscite toujours de multiples réactions d’indignations, parfois bien peu relayées par les médias nationaux. Relayons à ce propos un article et point de vue paru dans les Dernières Nouvelles d’Alsace.  L’auteur a raison lorsqu’il souligne que le nom Bretagne a été maintenu … il aurait du précisé qu’il s’agissait toutefois d’une « Bretagne administrée » et que la Bretagne n’était toujours pas reconnue dans son intégrité. L’article est toutefois intéressant à plus d’un titre et apporte un regard externe et comparatif sur la situation bretonne.

Le Comité de Rédaction.

Source : http://www.dna.fr/culture/2015/08/01/devenir-bretons-pour-rester-alsaciens
Par Jacques Schleef, directeur honoraire du festival Summerlied

Un court séjour en Bretagne m’a amené à quelques réflexions estivales sur un parallèle entre cette région et l’Alsace.

« […] Dans les années 60 et 70, la Bretagne a lancé sa “révolution agricole” avec le développement massif de l’élevage hors sol, ce qui lui vaut bien des difficultés aujourd’hui ; dans le même temps, un mouvement de contestation du centralisme parisien se faisait entendre, n’hésitant pas à user de la violence contre les biens et les personnes. Les “jacqueries” (“Bonnets rouges”) se sont poursuivies, mais les “autonomistes” ont choisi le chemin des urnes plutôt que celui de la prison.

L’Union Démocratique Bretonne siège depuis 2004 au Conseil régional et fait même partie de la majorité dirigée par le PS. Cette alliance est maintenant rompue, et le maire de Carhaix, célèbre pour le festival des “Vieilles Charrues”, Christian Troadec, pourrait tailler des croupières aux socialistes.

La “marque Bretagne”, qui s’appuie sur un solide réseau parisien, des racines “celtiques” pour de nombreux habitants de l’Ile-de-France et sur l’impact positif du tourisme atlantique, est une valeur sûre : si la Bretagne n’a pas été rétablie dans ses frontières historiques, du moins n’a-t-elle pas été rattachée de force à la Normandie ou aux Pays de Loire !

L’été est mis à profit pour agiter un peu partout le “Gwenn Ha Du”, drapeau blanc et noir aux mouchetures d’hermine, et pas seulement lors des festivals de musique populaire où chansons en breton et en gallo trouvent un large public. Même les marinières et coiffes bigoudènes sont sources d’inspiration pour le couturier Jean-Paul Gautier…

Et l’Alsace dans tout cela ?

L’Alsace manque de vision depuis trois ou quatre décennies au moins

Entre Vosges et Rhin, la région est plus petite, mais pas moins riche, avec des atouts géographiques indéniables et une tradition industrielle qui n’existait pas en Bretagne. Mais elle a manqué de vision depuis trois ou quatre décennies au moins, tant sur le plan économique que politique.

Malgré l’impact de deux Guerres mondiales, nous étions, tout au long du XXe siècle, bien plus prospères que la Bretagne. Nous n’avons pas eu besoin de nous battre, grâce notamment à la locomotive allemande, tournée vers la France jusqu’à l’élargissement de l’UE en 2004, alors qu’elle regarde maintenant vers la Pologne et le bassin du Danube.

Nous nous sommes endormis à l’ombre des houblonnières

Le “complexe alsacien” a fait le reste : nous nous sommes endormis à l’ombre des houblonnières, après avoir bu un peu trop de gewurztraminer lors des vins d’honneur de nos fêtes de village. Nous avons aussi négligé, comme la Bretagne autrefois, de valoriser notre langue, de la transmettre à nos jeunes et d’en faire un vecteur de conscience civique et d’intégration sociale. Quant à la “marque Alsace”, elle vient juste d’être lancée – trop peu, trop tard ! La compétitivité de nos entreprises vacille, et le chômage des jeunes, qui maîtrisent souvent trop mal l’allemand pour trouver du travail au Pays de Bade, explose.

Enfin, par “patriotisme”, nous n’avons pas construit de “force régionaliste” (ni à gauche, ni au centre ou à droite) qui puisse peser dans le débat public : les responsables politiques alsaciens ont servi de caution, d’alibi ou de supplétifs, mais n’ont guère réussi à faire entendre leur voix à Paris (sauf pour obtenir quelques décorations et subventions, as d’Kerich im Dorf bliebt).

Le résultat est là : la Bretagne existe encore, et l’Alsace est absorbée dans l’ACAL.

Devenons Bretons ! »

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Jacques Schleef, directeur honoraire du festival Summerlied. DNA – FRANCK KOBI