La permaculture en Bretagne : laquelle ?

Publié dans Best of, Ils construisent la Bretagne

On trouve sans doute autant de définitions de la permaculture qu’il existe de permaculteurs, tout simplement car ce courant d’actions diffère selon les lieux et « vise à stopper le biocide en cours » (E. Escoffier). De manière large, elle peut être considérée comme « une méthode de conception permettant de créer des environnements aux besoins des êtres humains tout en respectant la nature » (Brin de paille). Toutefois, on s’oriente ailleurs vers l’idée d’un « jardinage auto-fertile », la création d’une « abondance biodynamique », d’une « culture biointensive », d’un « mode d’action pour renforcer la biodiversité », etc.

Un point intéressant est que le concept peut être formulé de façon simple (renforcer la production écologique du vivant) tout comme de façon compliquée et systémique. Ainsi, la rosace ou « fleur de permaculture » a été inventée par l’australien David Holmgren fin 2008 (ci-dessous) et est désormais présentée avec diverses variantes.

Le concept, mariage de « permanent et culture », apparaît dès le XVIIIe en filigrane dans quelques ouvrages agronomiques (celui de Pons Augustin Alletz dont le titre est un réel programme politique1) ou dans certains livres que l’on redécouvre comme celui écrit en 1844 par J.-G. Moreau et J.-J. Daverne, deux maraîchers de Paris2. Il se précise un peu avec les ouvrages de Cyril G. Hopkins (1910) ou par exemple P. A. Yeomans (1950). Mais, à la façon d’un paquebot sortant d’une brume, il apparaît surtout à la fin des années 1970 avec ce même David Holmgren (l’inventeur de la rosace) et son collègue australien Bill Mollison. Il évolue alors pour devenir « la culture de la permanence » et prend en compte des concepts sociaux, écologiques, éthiques, philosophiques, etc. Il y a 20 ou 30 ans, cette vision et méthode est encore totalement marginale. Elle fait aujourd’hui florès et se développe partout.

Les Bretons ont été parfois sur ces sujets des pionniers. Ainsi, l’anglais Steve Read désireux de créer des « sociétés durables et productives », donne depuis 30 ans des cours sur le sujet et s’est installé en 1998 à Plufur près de Lannion. Il a lancé Lance l’UPP (l’Université Populaire de Permaculture, http://permaculturefrance.org/) qui est la seule « université » de permaculture en France même si d’autres associations existent, notamment  « Brin de paille » dont le nom est inspiré par les travaux du japonais Fukuoka (http://asso.permaculture.fr/).

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Du coup, on assiste aujourd’hui à une véritable effervescence sur ce sujet. Des initiatives semblent rentables ou en tout cas permettent à des personnes d’en vivre. N’en déplaise à différents détracteurs, elles ont alors une entière légitimité puisque des personnes s’épanouissent et sont portées par un idéal. A tort ou à raison, il existe aussi chez certains un courant idéologique toujours plus bio (ou parfois présenté comme tel, ce qui n’est pas toujours la même chose) voire radical avec l’existence –très loin d’être systématique- de fonctionnements autour des concepts de « yourtes » ou de « tours de bois à pédales », de stages effectués avec des conditions d’accueil pour le moins spartiates (« eau froide », « pas d’électricité », « pas de frigo », « pas de douche »). De fait, certaines pratiques sont alors aisément caricaturées voire ridiculisées par des personnes qui se précipitent dans des idées toutes faites et ne connaissent pas le sujet. Il existe en effet d’autres pratiques associant la permaculture à la modernité, aux TIC, permettant par exemple à ce permaculteur australien de répandre des insectes par drones pour renforcer ses rendements en bio (http://www.wedemain.fr/En-Australie-un-chercheur-allie-drones-et-permaculture_a1001.html).

Comme toujours, le bilan est fortement contrasté. Vu l’ampleur actuelle des déboires écologiques, l’idée de fond visant à réconcilier les êtres vivants à leurs milieux géographiques est inattaquable. Elle permet aussi de marier l’idée du durable et de la productivité en se fondant sur les ressources systémiques de la nature, ce qui est aussi fondamental. Comme dans quelques exemples très médiatisés (la ferme du Bec Hellouin en Normandie), le concept vise aussi à créer des oasis naturelles, à produire beaucoup sur des surfaces réduites, et cela aide à une approche économe du foncier.

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L’extrême complexité du sujet tient au fait qu’une permaculture « idéale » n’existe qu’en appliquant des principes généraux à l’existence d’un territoire … singulier. De fait, les expériences aujourd’hui abondent, par exemple en Loire-Atlantique (http://permaculture44.org/) qui est le département breton le mieux organisé. Mais les conseils, événements, échanges… foisonnent en fait sur toute la Bretagne comme l’illustre ce club Facebook dans le Morbihan (https://www.facebook.com/groups/MorbihanPermaetAutonomie/), cette association brestoise mariant permaculture et solidarité internationale (http://www.permaculture-itinerante.org/), les diverses conférences de Franck Nathié données dès 2011 en Bretagne sur les « forêts comestibles » (http://www.passerelleco.info/article.php?id_article=1592), les initiatives nombreuses concernant les potagers ou les « incroyables comestibles » http://lesincroyablescomestibles.fr/france/bretagne/, etc.

On évoque ici la permaculture, là l’agroécologie (l’oasis de Pen an Hoat), plus loin le « maraîchage biologique en permaculture (la ferme de Poul ar raned en Clohars-Carnoët), le « jardinage sol-vivant » (la pâture es-chêne à Saint-Brieuc), plus loin « l’agriculture biodynamique » (http://www.passerelleco.info/article.php?id_article=139)… Des stages et séances de formation se multiplient, avec aussi parfois des initiatives qui partent dans tous les sens. Il existe des propos parfois contradictoires (« la permaculture est bio », la philosophie de la permaculture « n’a rien à voir avec le bio »). Des liens complexes apparaissent alors avec des réseaux comme Colibris (https://www.colibris-lemouvement.org/ensemble/rejoindre-un-groupe-local)  ou par exemple celui des AMAP de Bretagne (http://reseau-amap.org/amap-bretagne.htm)  ou de la FRAB Bretagne (http://bonplanbio.fr/annuaire/mag-spe-bio/). L’emploi du terme « intensif » (le jardinage « intensif ») ou « biointensif » suscite aussi de multiples débats, finalement légitimes puisqu’il le concept est récent. Il est davantage un chemin qu’une certitude.

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Dans ce cadre, on constate alors que certaines cultures parfois considérées comme « traditionnelles » ou « conventionnelles » utilisent en fait également depuis longtemps l’espace naturel pour plus de développement, ce qui pose une nouvelle fois le problème des frontières. En Bretagne, des cultures sous serre d’entreprises sont certifiées bio, utilisent des insectes pour la pollinisation naturelle, sont finalement intensives et écologiques. Certains les jugent directement « permacoles ». D’autres refuseront catégoriquement cette appellation, sans même regarder comment elles procèdent, tout simplement car ce sont des « entreprises » et qu’il s’agit d’un secteur « marchand ». Or, des fermes fondées sur la permaculture le sont également, se développent précisément car elles ont trouvé leurs modèles économiques. En partant de bonnes intentions et parés de certitudes, certains s’enferrent alors dans le dogmatisme, d’autres établissent les passerelles.

Présentée à tort ou à raison comme une révolution, la permaculture est aussi un nouveau mot rappelant des pratiques immémoriales. Des techniques traditionnelles de maraîchage (par exemple fonctionnant avec les déjections humaines ou animales) existent aussi au moins depuis le bas Moyen-Âge. Et encore, on pourrait évoquer des techniques rizicoles (les premières rizières datent de 10 000 ans) ou d’hortillonnages (en Thaïlande3, les chinampas des Aztèques…) isolant dès l’aune du néolithique un long chemin. La révolution agricole « de l’an mil » (elle débute en réalité dès le Ve-VIIIe siècle avec la diffusion progressive de la charrue) fut par exemple en soi un système intensifiant les pratiques agricoles et renforçant la sédentarité4.

S’il existe un label bio (le label AB) qui fixe une césure, il n’existe pas pour lors de frontière étanche dissociant ce qui est « permacole » ou non, avec la présence de débats y compris internes qui prouvent que rien n’est simple. Dans l’ensemble, les initiatives actuelles apparaissent très atomisées et évoquent paradoxalement peu des réalités collectives plus englobantes (par exemple l’exigence si singulière du climat méditerranéen). Or, des singularités existent (par exemple en Bretagne l’originalité de l’écoulement de l’eau, du climat, de la végétation, des sols, etc.). On trouve paradoxalement très peu de choses sur le lien entre permaculture et bocage par exemple5, alors que des pionniers un peu oubliés comme André Pochon ont écrit dès les années 1990 plusieurs livres sur ce sujet, le rôle des talus ou l’économie herbagère6. La prise en compte collective de ces réalités pourraient renforcer la lisibilité du mouvement, créer du lien, être une forme de ciment, renforcer l’approche certes éthique, mais aussi cognitive et scientifique voulue par la plupart (que faire de l’originalité ancestrale du bocage par exemple ? Ce serait un bien beau sujet). Ces originalités sont aussi parfois présentes par pays et de façon plus transversale (les marais par exemple, même si chaque marais voire chaque parcelle de marais est bien sûr singulière, ce qu’identifie très bien le concept). L’apport de la permaculture est de nous présenter  les milieux comme des « aubaines » naturelles et non comme des « contraintes » qu’il faut forcer. Aujourd’hui, la « floraison » actuelle d’ouvrages7 illustre la volonté de réconciliation entre l’espèce humaine et son milieu géographique. Le sujet intéresse et c’est déjà cela. Il pose de façon à la fois théorique et très concrète la question fondamentale du lien que doit entretenir l’être vivant avec son support géographique, pour faire simple son « territoire ».

Le Comité de rédaction

  1. Pons Augustin Alletz. L’agronome ou le dictionnaire portatif du cultivateur, contenant toutes les connaissances nécessaires pour gouverner les biens de campagne et les faire valoir utilement, pour soutenir des droits, conserver sa santé et rendre gracieuse la vie champêtre… », La Ve Vidot / Nyon, 1760. On retrouve facilement sur Gallica les deux tomes par exemple ici le tome 1 de la deuxième édition de 1764. http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k6383310g.r=pons%20alletz
  2. J-G. Moreau, J.-J. Daverne. Manuel pratique de la culture maraîchère de Paris, 1848, http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k6423206t.r=manuel+pratique+de+la+culture+maraichere+a+paris.langFR
  3. Mollard. Les hortillonnages en Thaîlande et dans le monde, 1999. http://www.persee.fr/doc/jatba_0183-5173_1999_num_41_2_3717
  4. Voir entre autres les travaux de G.Duby, M. Mazoyer, E. Le Roy Ladurie, L. Roudard, etc., qui confirment à l’époque un changement systémique (la charrue qui aide à l’élevage qui aide aux fumures qui aident aux récoltes…)
  5. https://vergerdelagaronelle.wordpress.com/category/techniques-agricoles/la-permaculture/
  6. Sur les travaux d’André Pochon, voir par exemple ses quatre ouvrages pour le moins permacoles : « Du champ à la source : retrouver l’eau pure » (1991). « Les champs du possible : plaidoyer pour une agriculture durable » (1998), « Les sillons de la colère : la malbouffe n’est pas une fatalité » (2001), « Agronomes et paysans : un dialogue fructueux » (2008)…
  7. Une bibliographie assez complète d’ouvrages récents (mais sans référence à A. Pochon ou à d’autres auteurs clés comme André Voisin) est par exemple disponible sur le portail permanent de la permaculture http://ressources-permaculture.fr/wakka.php?wiki=BibliographiePermaculture